November 08, 2005

Pourquoi je suis devenu américain

Les ressentiments d'un maghrébin citoyen français vis à vis de la société française et son mode d'intégration... Il a écrit cet article en décembre 2003, je dis bien en 2003 !... Comme quoi, le problème des banlieues existe depuis bien longtemps et ne date pas d'aujourd'hui... ça fait le bonheur des politiques, genre Sarko, qui surfent sur cette vague avant chaque période électorale, pour ne pas être amené à parler des problèmes économiques et sociaux du pays ...

Nos parents avaient beaucoup perdu. Ils vivaient en regardant en arrière, vers un improbable retour au pays des racines. Une valse entre un coup de rouge et le thé à la menthe. Nous, nous flottions. Pas même adultes, déjà en voie d'extinction.

(...) Gare aux employeurs, aux agents immobiliers, aux professeurs, à la police, aux syndicats. Gare au monde politique. On nous a tantôt caressés dans le sens du poil, tantôt montrés du doigt tels les nouveaux barbares.

(...) Dealer, imam, footballeur, apprenti écrivain captif du blues des banlieues ou bouffon sur chaîne télévisée cryptée, le cirque pouvait commencer. D'intrus nous passions presque à invités. Mais qu'était-il donc arrivé aux autres ? A la majorité, qui avaient poussé les études loin, qui travaillaient tant bien que mal, qui disaient : mon pays c'est la France ?..

(...) Le bien-fondé de cette conscience hexagonale ne résidait-il pas dans la candide vérité qu'il était de notre ressort de nous intégrer ?.. Voilà le grand mot lâché. Le latin nous dit qu'intégrer, c'est rendre complet. Nous étions donc des moitiés de citoyens, de la camelote républicaine. Nous figurions partout à la fois le sentiment refoulé d'un colonialisme à rebours.

(...) C'était, disait-on, notre culture qui faisait barrage. Mais les cultures asiatiques en France demeurent à ce jour impénétrables sans que cette réalité soit un obstacle à l'intégration des Vietnamiens ou des Chinois.
Devant tant d'Ahmed et de Djamila, devant ces égorgeurs de moutons, et ces voileurs de femmes, les fantasmes autrefois larvés et latents pouvaient donner lieu à des récriminations culturelles qui masquaient mal les penchants xénophobes et ignorants.

(...) Optant pour l'exclusion plutôt que la reconnaissance, la France laissa l'islam s'éclipser dans des caves et autres maisons désaffectées qui servirent de lieux de culte des décennies durant. Plus navrant encore, l'exemple de Marseille, qui abrite une des plus vieilles et importantes communautés musulmanes de France et, pourtant, ne possède toujours pas de mosquée digne de ce nom...

(...) En nous attachant à des rites et modes culturels différents de ceux enseignés au catéchisme, nous devenions une imposture. Pire, le visage de l'ingratitude. Refuser un casse-croûte au jambon de pays passe encore, mais venir parler de prières et de foulards, alors là, pas question !...

Je me demande si, en fin de compte, l'alternative ne se résume pas pour nous à être des brûleurs de voitures ou des fanatiques religieux. Après avoir nié notre passé, avoir tenté de gâcher notre présent, il s'agirait donc de nous enfermer dans la délinquance ou bien dans l'internationale anti-Occident.

J'ai mis bas les masques en débarquant sur un autre continent. Dans les rues de New York, l'imposture identitaire est des plus inagissantes. Ici, je ne suis pas un ambassadeur de la France ni d'un pays du Maghreb. (...) de ce côté-ci de l'Atlantique, la France ressemble à une vieille dame, bien au chaud dans l'Union européenne, qui, faute d'ennemis déclarés, s'amuse à s'effrayer de ses propres citoyens : nous. Ou plutôt : eux.

Moi, j'ai opté pour les Etats-Unis. C'est émouvant de savoir que l'on vous offre une seconde chance sans que vous ayez à montrer patte blanche. Ni mon nom ni ma pratique religieuse ou mon origine ethnique ne se mettent en travers de mon chemin. La police me laisse en paix parce qu'ici l'identité est incontrôlable. Mes amis ne se croient jamais obligés de partager une bonne blague arabe avec moi... → Lire la suite

Par Farid Laroussi, enseigne la littérature française contemporaine et la littérature francophone du Maghreb à l'université Yale depuis 1999.
→ Via La vraie Actualité

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5 comments :   +/-

Yenayer said...
on  November 07, 2005 11:59 PM

Je me rappelle très bien de cet article, écrit pendant le "débat" sur le voile et la laïcité; :-)

Mohsan said...
on  November 08, 2005 12:07 AM

Heureux de te voir de retour frère !
tu nous as manqué :))

Maître Wong said...
on  November 08, 2005 10:24 AM

Je me retrouve bien dans cette article. A mon arrivé au Canada, au bout d'un mois je me suis senti chez moi, c'est difficile à expliquer et à vivre surtout quand on est Français, né en France et que l'on sent étranger sur son propre sol.

Anonymous said...
on  November 08, 2005 3:44 PM

Merci pour cet article intéressant. Il est vrai qu'à New-York il est plutôt impossible à oublier qu'on est tous des immigrés. En France, par ailleurs ... quoique à Paris, j'ai toujours retrouvé une société très cosmopolite. Mais comme je n'y ai pas vécu depuis très longtemps, je ne sais pas si l'esprit reste aussi ouvert qu'avant.

Édouard

Mohsan said...
on  November 08, 2005 11:09 PM

@ Maître Wong > content que tout se passe bien pour toi au Canada.
porte-toi bien ;)


@ Edouart > Merci d'être passé Edouart ;)